Agadir la Chicago de la Sardine

Vos souvenirs et anecdotes sur la vie Ă  Agadir avant le tremblement de terre.

Modérateur : Raspoutine

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Raspoutine
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Agadir la Chicago de la Sardine

Message par Raspoutine »

Vous imaginez, notre ville est comparée à cette grande ville américaine déjà en 1950 et oui 1950.
L’envoyé spécial Fernand Gigon de l’hebdomadaire : " C’est la Vie " l’avait bien dit et l’avait bien décrit le 5 mai 1950.
Chicago est un grand centre économique et culturel. Elle est célèbre par son architecture audacieuse. Elle est truffée d’énergie. Agadir était aussi pleine d’énergie, les usines de la Sardine dépassaient les 3 000 boites à l’heure. La concurrence était énorme et chaque jour le mot d’ordre est "vas-y que je te dépasse"
Maman et moi avaient participé à cette "guerre" dans les usines : Petit-Jean, Le Marchand et Boman au quartier industriel.
La Sardine avait honoré des gens tels que : Guelfi "la sardine", Coquart "la sardine", Castéjon "la sardine", Sanana "la Sardine", Da Bihi "la sardine"...
Aujourd’hui, tous les matins on est réveillé par les crieurs : ha serdil, ha serdil frichk à 6 dh/kg.
La vie continue avec … madame la sardine dite aujourd’hui... la viande des pauvres.

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Bonne lecture, c'Ă©tait l'autre jour en 1950 !

Lahsen

Edit Admin57: Pour le bénéfice des propriétaires d'yeux fatigués, comme moi, j'ai formaté "en clair" cet intéressant article. Voir un peu plus bas.

Admin57
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Re: Agadir la Chicago de la Sardine

Message par Admin57 »

Quel titre!

Ça me rappelle une anecdote que m'avait racontée ma mère, institutrice dans une école de filles à Agadir.
Quand elle faisait l'appel dans sa classe le matin, en saison de pêche/mise en boîte ça donnait quelque chose comme ça:
Unetelle? ... Sardine M'dame, lui répondait une des présentes...
Unetelle? ... Sardine M'dame...
etc.

Il y avait souvent la moitié de sa classe qui était absente, les petites filles préférant se faire embaucher à la journée par les conserveries (qui avaient un besoin ponctuel et urgent de personnel pour la mise en boîte, suite à l'arrivée des bateaux) pour gagner un peu d'argent plutôt que d'aller à l'école.

Admin57
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Re: Agadir la Chicago de la Sardine

Message par Admin57 »

Agadir Chicago de la sardine
de notre envoyé spécial au Maroc Fernand Gigon

Depuis que le monde est monde, les pêcheurs bretons et la sardine vivent sur le pied de guerre. Ils se connaissent si bien que la sardine finit par quitter les côtes bretonnes où, décidément, les filets l’emprisonnent avec trop de constance. La sardine fuit et rêve de la Croix du Sud.
Elle descend vers le golfe de Gascogne puis, pendant presque une génération, se tient au large des côtes du Portugal.
Le Breton, toujours, la pourchasse, et la sardine fuit toujours davantage vers le Sud.
Un des spécialistes de la question des sardines, le professeur Furnestin, l’homme qui connaît le mieux au monde les mœurs de ce petit poisson capricieux, pense que les bancs de sardines ne descendront pas beaucoup plus au sud que le golfe d’Agadir. Les fonds sous-marins y sont régulièrement chauffés par des courants venus du large. La nourriture y est de première qualité. Les sardines semblent s’y plaire.
Bons marins, mais aussi excellents commerçants, les Bretons commencent à s’installer à Agadir. En une année, ils bâtissent 40 nouvelles usines dans ce lieu perdu en pleine terre africaine et coincé entre les pages roses du dictionnaire Larousse (qui ne connaît le coup d’Agadir ?). Ils déposent en même temps à la mairie des projets pour en bâtir une vingtaine d’autres.
Dans la terre jaune et ocre, où ne poussent que quelques cactus, une région délimitée par quelques pieux indicateurs précise les frontières de la ville industrielle.
Ici, tout le monde parle présent mais pense au futur. On se promène dans la ville d’Agadir, où ne pousse pas un pinceau d’herbe, et quelqu’un vous montre un trou de huit mètres de profondeur. Il vous dit, sans prendre pour autant des attitudes de Tartarin :
— Ici, vous voyez la Banque de France !
Vous avez beau regarder, vous ne voyez rien. C’est seulement plus tard, dans les bureaux de M. Villar, le maire d’Agadir, que vous comprenez le sens de cette prédiction. Là où la réalité n’amasse que des pierres rouges et jaunes, les architectes ont prévu l’édification d’un bâtiment fantastique de trois étages dans un style très audacieusement modernisé, mais inspiré du Maroc. La maquette existe. Les plans existent. L’argent est là. Les ingénieurs ont déjà mesuré le cubage de terre et de pierres à remuer. Il ne manque plus une brique pour que la Banque de France établisse dans ce désert sa succursale.
Des tas de terre mangée par le soleil se relaient à distance égale jusqu’au sommet de la colline.
— Vous voyez ces tas, précise un des pionniers d’Agadir. Ils marquent la direction et les limites de la grande avenue qui séparera en deux parties le quartier européen.
Vous regardez, et seul le désert répond à votre inspection. Mais vous savez que chaque mètre carré de cette terre a été acheté à un prix très élevé, et qu’à tel endroit l’oued du Souss traversera un petit bois de Boulogne à la mode marocaine. Vous savez également que l’école des jeunes filles s’élèvera à l’extrémité de cette avenue, que la Maison de France tiendra compagnie à la Banque de France, et qu’une multitude de villas s’égrèneront dans les palmiers dont aucun n’existe encore actuellement.
Sur une terrasse aux crevasses comblées par le gravier, trois perches entrecroisées soutiennent une cloche.
— C’est ici que s’élèvera notre église, dit un prêtre qui sort d’une cabane genre Bidon 5.
Ce qui est vraiment merveilleux, à Agadir, c’est que les projets ont à peine le temps de germer dans l’esprit des pionniers que leur réalisation commence. L’argent afflue de toutes parts. Seule manque la main-d’œuvre qualifiée. Ici, il n’y a pas de place pour les mains propres.
Si Agadir est devenu en trois ans le Chicago de la sardine, ses habitants ne négligent rien non plus pour en faire une station balnéaire comparable à Miami. Le climat s’y prête. La beauté extraordinaire de son golfe, le pittoresque de sa vieille casbah, et les 22º presque permanents des eaux de ses rives, en font un endroit rêvé.
Quant aux sardines, elles apportent avec elles le travail et la richesse. Beaucoup de travail, disent les sardiniers, et peu de richesse. Mais c’est la pudeur qui les rend si pessimistes.
Tôt, le matin, le port d’Agadir grouille d’une vie intense. Les bateaux, dont chacun possède un tonnage moyen de 6 à 7 tonnes, s’en vont au large et, en quatre ou cinq heures, remplissent leurs cales. Il ne leur faut pas un quart d’heure pour rentrer au port. De terre les marchands de sardines communiquent avec leur équipage par radio ou par signaux morses. Ils savent exactement comment marche la pêche, et quel est le tonnage dont ils assureront la vente dans le courant de la journée.
Si la sardine se laisse volontiers approcher, le chef d’équipage donne des instructions pour que les usines soient prêtes à fonctionner dès son retour à terre. Aussitôt des camions filent dans les environs d’Agadir, jusqu’à 10-12 kilomètres du centre de la ville, et ramènent dans la cité industrielle des indigènes : femmes, hommes, enfants, qui auraient peut-être préféré continuer leur bain de soleil.
Dans chaque usine 250 à 300 femmes s’installent le long des tables et attendent les premières tonnes de poissons.
Une ou deux heures après que la sardine ait été pêchée, elle arrive à l’usine. On l’étale sur des tables, et les Marocaines, munies d’un couteau, commencent par lui enlever la tête et la vider de ses boyaux.
Sans tête et sans gloire, la sardine va prendre un premier contact avec le saumurage qui ne dure que cinq minutes. Puis, la queue en l’air, la sardine passe sous des jets d’eau froide qui la nettoient à fond et la lavent. Elle est placée à côté de ses compagnes d’infortune dans des petits paniers de fer blanc grillagés. Après l’eau froide, un séchage d’une heure et demie à 35°.
Les paniers en fer blanc sont entassés ensuite les uns sur les autres, placés sur deux chariots qui entrent, chacun avec 250 kilos de poissons, dans des autoclaves où la température monte à 105°.
Après cette cuisson à vapeur, la sardine requiert de nouveau une heure de séchage. Elle est prête pour s’engager sur le dernier parcours de son destin. Mais le long du chemin les femmes, munies de ciseaux, lui rafraîchissent le cou en le taillant avec précision, lui enlèvent la queue et la mettent en boîte avec des compagnes de même grosseur. Les boites passent sous des douches d’huile qui les remplissent à l’instant même où le couvercle se rabat hermétiquement, sans laisser une bulle d’air à l’intérieur.
Ainsi 3.000 boîtes à l’heure continuent leur bonhomme de chemin sur des tapis automatiques qui les font encore passer dans un stérilisateur, dans un appareil de lavage, puis de séchage, et enfin les amènent toutes pimpantes sous leurs couleurs verte et rouge, parées d’un nom qui fait sa fortune, dans d’immenses caisses destinées à l’exportation. À 4 heures de l’après-midi, 5 heures au plus tard, les sardines, pêchées au petit matin, gisent dans leur cercueil de fer-blanc et vont allumer sur les tables de France et d’ailleurs les gourmandises des amateurs.
Chaque caisse de sardines vaut en moyenne 4.000 francs et contient 100 boîtes. Or les producteurs marocains espèrent arriver, cette année peut-être, à produire 2.000.000 de caisses!…
Si la France et l’Europe, en particulier l’Angleterre, en absorbent une bonne partie, les sardiniers espèrent en inonder les États-Unis. Ils savent qu’aucun poisson américain ne peut concurrencer la qualité de la sardine.
En ce moment, des boutiques de dégustation s’ouvrent dans différentes villes des États-Unis. Chaque Yankee doit devenir un mangeur de sardines. Pour obtenir ce résultat, l’Office d’exportation marocain a voté un premier crédit de 20 millions de francs à transformer en propagande.
Dans le budget marocain, la sardine occupe en ce moment la deuxième place. Elle vient tout de suite après les phosphates. Les sardiniers voudraient lui donner des titres de noblesse, c’est-à-dire lui faire traverser l’océan en boîte et échanger sa royauté contre des dollars.
Cet espoir explique Agadir.

Lemmy
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Re: Agadir la Chicago de la Sardine

Message par Lemmy »

Bonsoir Ă  tous,

Merci pour cette belle évocation, loin du Chicago des mitraillettes ... L'année 1950 est pour moi une année magique, découverte d'Agadir de la Kasbah, du Talbordjt, de Founti, du port et des sardiniers, et bien sûr de Ben Sergao, de la BAN
et de ma future épouse, rencontrée pour la première fois en ce soir du 24 décembre 1950 à l'Atlas, la célèbre brasserie dancing où se retrouvaient bon nombre de ceux qui faisaient la diversité de la ville, civils et militaires.... Que dire de plus, sinon vous souhaiter à tous un joyeux Noël puisqu'il est encore temps...

Amitiés

Lemmy

Raspoutine
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Re: Agadir la Chicago de la Sardine

Message par Raspoutine »

Mon cher ami Lemmy
Il est encore temps pour Noël, alors moi, je te dédie ce panorama du début 1950. Je te vois faire ce chemin de la BAN qu'on voit en arrière et tout le chemin que tu fais (et qu'elle fait) ta future moitié pour se retrouver dans ce dancing à quelques mètres du ravin El Ghezwa.
Tu as aussi Talborjt où tu savourais les délicieuses brochettes tout près du cinéma.

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Joyeux Noël mon ami et bonne année 2018
Très amicalement

Lahsen

Lemmy
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Re: Agadir la Chicago de la Sardine

Message par Lemmy »

Merci Lahsen,
Oui le trajet BAN - Atlas ou Talbordjt, je le faisais le plus souvent bien installé dans la Plymouth de Max Weizmann, mon taxi attitré ...

A propos de Noël Michel Granger m'a envoyé ça :

https://www.yabiladi.com/articles/detai ... ciale.html

Ils sont très forts à Casablanca ... un dromadaire Père Noël fallait y penser, en avez vous aussi dans le Souss ?

Bonne journée à toi en particulier et vous tous.

Amitiés

Lemmy

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