L’histoire vraie de János Pfeifer (par Jean Nagy)

Vos souvenirs et anecdotes sur la vie à Agadir avant le tremblement de terre.

Modérateur : Raspoutine

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Admin57
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L’histoire vraie de János Pfeifer (par Jean Nagy)

Message par Admin57 »

Merci à Jean Nagyy pour ce récit


L’histoire vraie de János Pfeifer
Permettez-moi de vous présenter mon vieil ami János Pfeifer. J’ai fait sa connaissance peu de temps après la Deuxième Guerre mondiale au Maroc, quand mon père est revenu d’Allemagne, où il avait été prisonnier de guerre et de France, où il avait travaillé comme débardeur dans une brasserie de Marseille, en attendant le premier bateau à partir pour le Maroc.
À cette époque, nous habitions dans la banlieue d’Agadir. Le soir, à la lueur d’une lampe à huile fabriquée à l’aide d’une boîte de cirage, mon père et ses camarades de guerre jouaient aux cartes et ma mère notait les points. On ne buvait que de l’eau fraîche du puits, il n’y avait rien d’autre. Pourtant, M. Pfeifer était toujours de bonne humeur et riait souvent d’un rire sonore.
Plus tard, il fut embauché comme chauffeur de camion dans la plus grande entreprise de la région. Il conduisait un grand semi-remorque Chevrolet vert brillant. Nous allions souvent dans son camion à travers la forêt d’eucalyptus jusqu’au bord de l’oued Souss, à deux ou trois kilomètres de l’océan. Les eucalyptus avaient été plantés pour immobiliser les dunes. De l’autre côté du fleuve, au sud, on ne voyait que du sable, où poussaient quelques buissons. Ignorant l’ombre des arbres, nous prenions notre pique-nique et nous faisions ensuite la sieste sous la remorque, où il faisait un peu plus frais.
János épousa une femme marocaine. Bientôt ils eurent une petite fille, à peu près au moment où j’eus un petit frère. Quelques mois plus tard, János divorça et amena sa fille chez nous. Ma mère allaita les deux enfants et leur apprit à marcher en tenant une aubergine ou un épi de maïs dans chaque main. Puis János retourna chez sa femme et la quitta plusieurs fois. Ils eurent une deuxième fille et enfin un fils.
Jusque là, mon père s’était levé tous les jours à trois heures du matin pour pomper de l’eau jusqu’au lever du soleil et remplir le réservoir de 2 600 litres. Le soir, il arrosait le jardin potager au clair de lune tandis que je m’essayais à lire mon premier livre. János était un passionné de moteurs. Il aida mon père à installer un moteur et une pompe dans le puits. Cela prit toute une journée. Il faisait déjà nuit noire quand ma mère commença à crier dans le jardin. Au même moment, le moteur commença à toussoter. L’arrosage fut ensuite beaucoup plus facile.
János laissa dans notre jardin un deuxième moteur qu’il s’était approprié. Tous mes frères ont uriné dans les orifices de ce moteur et y ont fait couler de la terre. Un jour, János est venu avec un camion et un treuil. Il a démonté, nettoyé, remonté le moteur. Il a enlevé le moteur de sa traction et a mis le moteur nettoyé à sa place. Du premier coup, le moteur a démarré. János m’a emmené à toute allure en ville, au cinéma.
János Pfeifer a eu de la promotion. Il est devenu chauffeur de car, sur la ligne de Marrakech. Entre Mogador et Marrakech, il y a des lignes droites de plusieurs kilomètres à travers la plaine caillouteuse, où on ne risque guère de rencontrer qu’un ou deux chameaux. Sur ces tronçons, János Pfeifer posait une BD sur le volant et levait de temps en temps les yeux sur la route. Son aide marocain, le « graisseur », pouvait faire une petite sieste au fond du car. Être graisseur sur une ligne comme ça, c’était le couronnement d’une carrière, commencée à vendre des cacahuètes à côté de la poste ou à la plage. Il s’agissait de faire payer les voyageurs ramassés en route, de nettoyer le pare-brise à chaque arrêt pour enlever les insectes écrasés ou la boue. Le graisseur avait pour le chauffeur une confiance entière et une admiration sans borne.
Séparé définitivement de sa femme, János Pfeifer avait obtenu de garder ses deux filles et avait dû laisser son fils à sa femme. Il avait fait venir ses parents retraités de Lübeck. Au début, ils habitaient chez nous, dans une cabane, que nous appelions « la cabane d’Oma » et ils faisaient la cuisine dans une tonnelle à volubilis, bleu clair, en croisillons de bois. La toile sur le toit de la tonnelle était depuis longtemps tombée en miettes, mais nous avons mis des plaques de fibrociment sur le toit et sur les murs, en ménageant des « fenêtres ». Opa faisait de menus travaux dans le jardin. Nous avions quelques ceps de raisin muscat. Il en fit des boutures, qu’il planta le long du mur le plus ensoleillé. Mais ce mur était en terre-glaise rose et, peu ou pas entretenu, il s’effritait. Le voisin ayant creusé un fossé pour poser les fondations de son propre mur, mais ne l’ayant jamais construit, lors de gros orages, des pans entiers de notre mur s’effondraient sur les boutures de vigne.
Tout de même, sous la glaise, alors que nous n’y pensions plus, quelques jeunes feuilles de vigne firent leur apparition. Toutes les boutures n’étaient pas mortes. J’en choisis une, creusai tout autour, la déplaçai au pied d’un autre mur mais pas trop près, dans de la bonne terre. J’apportai du fumier de lapin, que j’avais accumulé au cours de nos années d’indigence (mes parents se plaignaient un peu de n’avoir pas d’argent, ce qui rendait perplexes nos visiteurs du dimanche, que nous régalions chaque fois de lapin rôti, si nombreux fussent-ils). Je disposai quelques briques en ciment pour couper le vent de part et d’autre. Ces briques restaient de la construction de la pièce qu’il avait fallu ajouter à notre petite maison à mesure que la famille grandissait. J’arrosai abondamment. À la bonne saison, ce pied (de la « vigne de Jean », via Opa) me récompensa généreusement en belles grappes.
Des cartes, on était passé aux échecs, de l’eau fraîche au vermouth et au whisky. János Pfeifer et mon père jouaient une ou deux parties jusqu’au petit matin. János devait partir, le car de Marrakech était à 5 h 30. Un jour qu’il était en congé, ils jouèrent jusqu’au soir et jusqu’au fond de la bouteille de whisky. János partit avec sa Traction. Mon père partit un peu plus tard avec sa camionnette. Il trouva la Traction écrasée contre un panneau de signalisation, János Pfeifer étendu sur le bas-côté, une chaussure de chaque côté de la route. Il faut dire que les panneaux de signalisation étaient en maçonnerie, hauts de deux bons mètres, épais de 50 centimètres, pour être visibles de loin. Aidé de deux paysans, mon père ramassa János Pfeifer tant bien que mal, le mit à l’arrière de la camionnette et le ramena chez nous. Alors qu’il était couché depuis une heure, János Pfeifer commença à s’agiter et à se réveiller. « Qu’est-ce que je fous ici ? » criait-il. Cette fois, il y eut plus de peur que de mal. János Pfeifer eut d’autres accidents. Les chirurgiens eurent plus de difficultés à lui réparer les poignets et les chevilles que lui à réparer les moteurs.
Rentrant un soir de Paris, où j’avais échoué une fois de plus aux concours d’entrée aux écoles d’ingénieurs, de Marseille, où j’avais pris le bateau en 4me classe pour Casa, je montais dans le car de nuit pour Agadir, au fond. Je demandais en arabe au graisseur s’il connaissait M. Pfeifer. Aussitôt, je fus propulsé à l’avant du car, avec mission pour le chauffeur de veiller sur moi, de m’assurer le café et l’en-cas à chaque arrêt.
Le 29 février 1960, la terre trembla à Agadir, vers minuit. János Pfeifer sauta dans sa voiture, fit marche arrière pour sortir du garage quand celui-ci s’écroula sur le capot. János Pfeifer courut chez sa femme. Elle était morte, leur fils aussi. Comme beaucoup de survivants, János Pfeifer, qui était presque chauve, vit ses derniers cheveux blanchir en quelques instants.
Ses parents étaient déjà repartis à Lübeck avec les filles. János Pfeifer travailla encore deux ans à Agadir, puis prit sa retraite et partit lui aussi à Lübeck.
Ma famille était venue en France en septembre 1960. Nous apprîmes que János Pfeifer avait épousé son amour d’enfance, une institutrice. En 1967, n’en pouvant plus de nostalgie, entendant parler de ma ville natale reconstruite sans en voir d’images, j’y partis. À l’étage du nouveau marché, quelques stalles près de l’entrée étaient occupées par des commerçants marocains, puis il y avait plusieurs stalles vides. Tout au fond, il y avait un marchand de vin européen. Il m’expliqua qu’il n’avait pas pu obtenir de boutique plus près de l’entrée malgré les places vides, mais que petit à petit, il s’était consolé, car les Marocains en djellaba ou en uniforme de policier ou de militaire pouvaient plus facilement rapporter les bouteilles consignées vides et repartir avec des bouteilles pleines, bien qu’en principe ils n’auraient pas dû acheter, encore moins boire du vin.
Ayant trouvé en moi un auditeur pas pressé, le marchand me raconta qu’il avait été boulanger, mais qu’avec le tremblement de terre son fournil était détruit et que, de toute façon, avec l’âge, il n’avait plus la force de faire son métier. Quand nous habitions à Agadir, il n’y avait que deux boulangers européens, Navarro, l’Espagnol, en ville nouvelle, qui envoyait tous les matins un livreur avec une voiture à cheval et une corne dans la banlieue, et un autre dans la vieille ville. Je n’eus pas le temps de demander son nom au marchand de vin que déjà dans mon dos retentit un rire sonore et un grand cri : « Ah ! ce vieux Semren ! ». János Pfeifer, atteint lui aussi de nostalgie, était lui aussi revenu, avec son épouse allemande. Nous laissâmes Semren à ses bouteilles et nous parcourûmes la ville à pied. János Pfeifer ne pouvait pas faire cent mètres sans être reconnu, salué, embrassé par l’un ou l’autre de ses anciens passagers, ce qui ennuyait fort sa femme.
Dans les années 1970, alors que mes parents renouaient avec des parents qu’ils avaient quittés avant la guerre, deux de mes tantes étaient venues nous voir du Canada dans le petit village du sud de la France. Pour encombrer encore plus la petite rue étroite, une voiture marquée HL fit son apparition. Hansestadt Lübeck ! Je n’eus aucun doute et criai « Pfeifer ! ». Mes frères et sœurs et moi n’avions jamais vu nos parents aussi joyeux, ni ne les avions entendus entonner des chants hongrois inconnus de si belle voix !
Mes parents partirent encore pour une petite station thermale autrichienne, près de Linz, où se rendaient aussi les Pfeifer. De Paris, je pris l’avion pour Vienne, louai une voiture, ramassant au passage un soldat auto-stoppeur. Il parlait beaucoup, mais je ne comprenais rien. À chacun de ses rares silences, je disais « Ja ! » pour ne pas le décevoir. Arrivé à l’hôtel de Bad Halle, je repérai bien vite le jeu d’échecs géant dans le parc, mais les Pfeifer et mes parents étaient déjà repartis, chacun de son côté.
Nous eûmes un jour une lettre de Lübeck, de Mme Veuve Pfeifer. Je ne sais pas ce que sont devenues les filles.

Terrier Régine
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Re: L’histoire vraie de János Pfeifer (par Jean Nagy)

Message par Terrier Régine »

J'attends avec impatience la prochaine histoire des Lettres de mon Figuier ! Bises
Régine

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Admin57
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Re: L’histoire vraie de János Pfeifer (par Jean Nagy)

Message par Admin57 »

Merci à Jean Nagy pour cette photo où apparaît János Pfeifer.

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Admin57
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Re: L’histoire vraie de János Pfeifer (par Jean Nagy)

Message par Admin57 »

Mustapha Mania, ancien de la Satas, nous envoie la fiche d'employé de János Pfeifer.
Merci beaucoup pour ce document.

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DESTENABES
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Re: L’histoire vraie de János Pfeifer (par Jean Nagy)

Message par DESTENABES »

Bonjour à vous tous ...Oh ! , oui ..ce récit est très beau et très intéressant ! Un grand merci pour cette diffusion ..Bien amicalement ..André .

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